Le journal "The Guardian" se trompe

à propos du salaire minimum mondial

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Lettre ouverte à Katharine Viner, rédactrice en chef du Guardian

L'idée d'un salaire minimum global basé sur le salaire médian ou sur le coût de la vie de chaque pays, plus utopique que réalisable, est la suggestion la plus courante depuis longtemps, mais la mise en place d'un tel système s'avérerait impossible ou nécessiterait au moins plusieurs décennies. Le salaire vital a été mentionné pour la première fois lorsque l'Organisation internationale du travail (OIT) a été créée en 1919. Cela maintient l'illusion depuis un siècle que des solutions sont mises en œuvre et contribue à l'enlisement de la cause du salaire minimum mondial. Pendant ce temps, plusieurs dizaines de millions d'enfants, de femmes et d'hommes, qui sont payés quelques dizaines ou un peu plus de cent euros par mois, continuent à travailler dans des conditions proches de l'esclavage et attendent avec impatience un projet concret.

Dans un article intitulé "How to stop the global inequality machine" publié l'année dernière, le chroniqueur du Guardian Jason Hickel prête à tort à l'OIT la capacité et le pouvoir d'installer un salaire minimum mondial. Cet anthropologue de la London Schools of Economics affirme, à propos de la mise en place du "Global minimum system" préconisé par l'économiste américain Thomas Palley : "L'Organisation internationale du travail a déjà prouvé qu'elle a la capacité de gérer un tel système. Et il serait logique de le coupler avec un revenu de base universel." Pourtant, si l'on se réfère uniquement aux faits, en 1928, la dernière Convention concernant la création d'un mécanisme de fixation des salaires minima a laissé une marge de manœuvre énorme à chaque nation signataire et la Convention a été un échec : "Tout Membre qui ratifie la présente convention est libre de décider de la nature et de la forme des machines de fixation du salaire minimum, ainsi que des méthodes à suivre pour leur fonctionnement. Ainsi, seuls 99 pays ont ratifié la convention, dont la Chine en 1930 et l'Inde en 1955 - avec peu d'effet, comme nous le savons maintenant. D'autres pays n'y ont adhéré qu'en 2006 ou 2007, soit 80 ans plus tard ! De plus, dans son dernier livre Politics against domination, Ian Shapiro, éminent professeur de sciences politiques à Yale, a écrit : "Créé en tant que branche de la Société des Nations par le Traité de Versailles, l'OIT n'a pas de pouvoir d'exécution".

Même si l'idée du système du salaire vital semble a priori séduisante, il est certain que l'OIT ne pourra jamais imposer ce processus très complexe aux pays concernés. De plus, le taux de 50% du salaire médian de chaque pays, recommandé en 2011 par Thomas Palley dans son livre From Financial Crisis to Stagnation, principale contribution au sujet du salaire minimum global écrit par un économiste de renom ces dernières années, n'est pas uniformément adaptable et ne modifierait pas systématiquement les conditions de vie des travailleurs. Prenons le Bangladesh et l'Éthiopie, par exemple, si le salaire mensuel d'un travailleur du textile est de 65/80 $ et que le salaire médian ne dépasse pas 130/160 $, il n'y aurait pas d'augmentation de salaire, mais nous devons admettre que lorsque Thomas Palley a fait ses propositions, les paramètres économiques étaient différents (18/25 $ par mois en Éthiopie et au Bangladesh en 2010).

Dans le livre The divide, Jason Hickel propose de jumeler avec un revenu de base universel mais cela semble encore plus risqué. Un salaire que certains États pauvres ne seraient pas en mesure de payer à leurs fonctionnaires, ou que les entreprises fabriquant des biens pour la population locale ne seraient pas en mesure de payer à leurs employés, ne peut évidemment pas être accepté. Un salaire sans base économique pourrait s'avérer contre-productif. Il pourrait déstabiliser les nations pauvres et aggraver les conditions de vie des individus.

Parce que c'est une réalité qu'aucun entrepreneur au monde n'ignore : devant chaque augmentation de salaire, il faut, à moins de vouloir initier un nouveau modèle collectiviste, qu'il y ait la ressource financière correspondante et si l'on prend l'exemple des chaînes H&M et Zara, dont les 13 000 gigantesques magasins occupent plusieurs dizaines de millions de mètres carrés qui défigurent les plus belles avenues du monde, celle-ci existe. Les deux groupes investissent chaque année dans l'ouverture de 1 000 nouveaux magasins. En réduisant un peu ces derniers ou les dividendes ou en augmentant le prix de vente de chaque article de seulement quelques dizaines de cents ou 2 ou 3 euros sur des pièces plus chères, il serait tout à fait possible de payer chaque travailleur plusieurs centaines de dollars par mois et c'est la même chose dans la plupart des secteurs industriels.

Nous devons être pragmatiques et c'est pourquoi le projet de "Convention internationale pour un salaire minimum mondial" ne propose qu'une augmentation des salaires des travailleurs produisant des biens et des services destinés à l'exportation vers les marchés occidentaux. Sous cet élan, d'autres salaires locaux augmenteraient mécaniquement au fil des ans et l'effet macro-économique réduirait la pauvreté. 

La conclusion du chroniqueur peut sembler relativiste lorsqu'il pointe du doigt un changement possible dans les activités futures en raison d'une "marée montante de l'automatisation". Mais robotisées ou non, les activités industrielles ne reviendront pas de sitôt et massivement dans les pays occidentaux. Premièrement, parce que la compétitivité des pays à faibles coûts n'était qu'une des raisons de leur départ de nos pays, mais aussi parce que le savoir-faire, la capacité de fabrication et les écosystèmes ont disparu dans la plupart des secteurs de l'industrie de fabrication de biens de consommation. L'introduction d'un salaire minimum global reste donc plus que jamais essentielle et urgente d'un point de vue humain mais aussi environnemental car des salaires plus élevés réduiraient le consumérisme et la dévastation. L'économie à faible coût constitue une anomalie écologique, économique et humanitaire.

Nous devons saluer les initiatives des ONG qui luttent pour des augmentations salariales locales, mais comme l'écrit Jason Hickel dans son introduction : "Si nous voulons mondialiser le capitalisme, il est logique de mondialiser les règles et les normes qui protègent aussi les personnes". Seul un projet global, raisonnable et adapté aux réalités économiques, avec une stratégie et proposant un salaire minimum global évolutif comprenant plusieurs niveaux en fonction de la région et du degré de développement, pourrait se matérialiser en quelques années.

Francis JOURNOT

International Convention for a Global Minimum Wage

http://www.international-convention-for-minimum-wage.org/